09
February
2026
·
Rémi Le Druillenec
Écrit pour Luxus+
Le luxe traverse une zone de tension inédite. Ralentissement des ventes, remise en question de la désirabilité, montée d’une défiance diffuse : les signaux faibles s’accumulent. Face à cette instabilité, les Maisons ont, presque mécaniquement, renforcé leurs stratégies d’exclusivité, pensant y trouver un rempart.Mais si le problème n’était pas un manque d’exception, mais un excès de polarisation ? Et si, à force de vouloir protéger le sommet, le luxe fragilisait l’ensemble de sa pyramide relationnelle ?
Au-delà de la luxury fatigue : une crise de valeur perçue
On parle beaucoup de Luxe Fatigue. Le terme est commode. Il suggère une lassitude passagère, presque capricieuse, masquant pourtant une réalité plus structurelle : le luxe traverse aujourd’hui une crise de valeur perçue. Depuis 2019, de nombreuses catégories ont vu leurs prix progresser de 40 à 50 %. Dans le même temps, la qualité perçue n’a pas suivi, parfois même reculé. Résultat : 60 % des clients déclarent avoir renoncé à un achat pour cette raison (EY, 2025). Ce n’est pas le désir qui faiblit, c’est la confiance.
La fatigue est désormais transversale. Les aspirationnels décrochent : près de 35 % ont réduit ou stoppé leurs achats sur les douze derniers mois (BCG/Altagamma). Les affluents arbitrent davantage. Et même les clients VIC les plus engagés saturent. La montée de la dupe culture, 71 % des Gen Z y ont recours, n’est pas un rejet du luxe, mais le symptôme d’une question devenue centrale : qu’est-ce que j’achète vraiment ?
Face à ce diagnostic, une confusion majeure s’est installée : croire que la solution résiderait dans une montée en gamme automatique, où plus on grimpe dans la pyramide, plus le client attendrait mécaniquement de l’hyper-exclusivité. Or, aspirationnels, affluents et VIC partagent une fatigue commune : la standardisation des expériences et le décrochage entre prix et preuve.
Le problème n’est pas l’existence de la pyramide, mais sa mauvaise interprétation. Sous pression économique, les marques l’ont traitée comme un entonnoir de concentration de ressources : plus on monte, plus on investit. Temps, attention, produits, expériences ont été aspirés vers le sommet, créant une polarisation qui fragilise aujourd’hui l’ensemble de l’édifice.
La première évolution est un retour au métier d’origine non pas comme élément patrimonial, mais comme preuve active. Nespresso est une des marques qui illustre très bien ce basculement. Pendant vingt ans, son positionnement premium reposait sur la technologie : design des machines, ingénierie des capsules. Ça tenait tant que l'écart de prix restait acceptable pour les clients : 0,50€ la capsule, soit trois fois plus cher qu'un café en grain classique. Ce modèle s'est fissuré. Désormais la technologie n'explique plus le prix : elle est standardisée, attendue. La proposition de valeur doit redevenir tangible.
L’illusion du sommet : l’hyper-exclusivité comme impasse relationnelle
Face au ralentissement, de nombreuses Maisons ont choisi de « protéger le sommet ». Les chiffres le justifient : environ 2 % des clients peuvent représenter jusqu’à 30 % des ventes selon les catégories. Le problème n’est donc pas l’attention portée aux VIC, mais la manière dont elle a été pensée. Ces dernières années, la réponse a souvent pris la forme d’une surenchère : salons privés hors boutique, lieux secrets, expériences intégralement one-to-one, équipes entières mobilisées pour un seul client. Sur le papier, tout est irréprochable. Dans les faits, ce dispositif peut se révéler paradoxal.

Un VIC accueilli seul dans un lieu vide, ultra-mobilisé pour lui, ne ressent pas toujours un privilège. Il peut ressentir un poids. Celui de l’attente. Celui de l’effort déployé. Celui, plus diffus, de devoir être à la hauteur de ce qu’on lui propose. L’attention devient dense, presque lourde. Le silence, trop appuyé. Le temps, trop concentré. L’expérience cesse d’être un espace de désir pour devenir une scène. Ce que l’on pensait être de l’hyper-soin peut alors se transformer en injonction implicite à acheter. Dans ces dispositifs ultra-dédiés, l’acte d’achat n’est plus libre : il est attendu. Et cette attente génère une fatigue relationnelle, même chez des clients historiquement très engagés.

L’hyper-exclusivité, lorsqu’elle isole, produit souvent l’effet inverse de celui recherché. Elle rigidifie la relation au lieu de la nourrir. Elle retire au luxe une dimension essentielle : son énergie collective. Certaines Maisons l’observent déjà : des VIC sur-sollicités se mettent en retrait, non par désamour, mais par saturation émotionnelle. Car un VIC n’est pas un archétype. Il n’est pas en quête permanente de grandiose. Il peut souhaiter entrer en boutique comme n’importe quel autre client, regarder sans être sollicité, circuler librement, retrouver une forme de normalité dans un univers qu’il connaît déjà. Lui imposer en permanence un parcours dédié, c’est lui retirer cette liberté..
Rassembler plutôt qu’isoler : l’exclusivité comme communauté
Le problème du luxe aujourd’hui n’est pas l’existence de la pyramide, mais sa gestion par silos. En polarisant les parcours, boutique d’un côté, dispositifs VIC hors-sol de l’autre, les marques affaiblissent toute la structure relationnelle. Elles érodent leur socle culturel, sur-exposent leurs clients les plus engagés et rompent la projection aspirationnelle. Cette segmentation rigide a un coût invisible. En déplaçant des ressources rares, pièces exclusives, attention humaine, expertise, vers des espaces ultra-dédiés mais faiblement énergétiques, le luxe appauvrit sa boutique-socle. Or, c’est là que se joue sa fonction culturelle : nourrir le rêve collectif, rendre visible le savoir-faire, faire exister la marque comme univers vivant. Quand les pièces exceptionnelles disparaissent derrière des portes closes, quand le geste devient invisible, c’est l’authenticité même de la Maison qui vacille.
Car l’exclusivité n’est pas un acte d’exclusion. Elle est, au contraire, une manière de rassembler. La question n’est donc plus : comment isoler davantage ? Mais : comment réunir, au bon moment, de la bonne manière, autour de quelque chose de véritablement précieux ? Cela suppose de réintroduire de la porosité dans les parcours, sans jamais diluer la valeur. Certaines Maisons montrent la voie en concevant la boutique comme un espace stratifié plutôt que segmenté : des moments communs, où l’on ressent l’énergie de la communauté de marque, narration, création, événement culturel, et des moments plus off, plus confidentiels, activés selon le contexte et l’intensité de la relation. L’exclusivité ne passe plus par la fermeture, mais par le niveau de lecture et d’accès.
Chez Saint Laurent, des objets de design et pièces de collection sont pleinement intégrés au parcours boutique. Tous peuvent les voir, seuls certains peuvent y accéder. Le rêve circule ; l’exclusivité s’exprime par l’usage, non par l’invisibilité.
Chez Chanel, l’exclusivité ne repose pas sur l’extraction du client hors de la boutique, mais sur l’activation ponctuelle de niveaux de confidentialité au sein d’un même parcours. Un miroir qui coulisse, un salon privé pensé comme une extension naturelle plutôt que comme un bunker. La boutique reste pleinement lisible et aspirante.
Au-delà de la boutique, cette approche se prolonge dans une posture d’hôte renouvelée. La marque invite chez elle. Elle rassemble des groupes affinitaires, non par statut, mais par sensibilité, pour transmettre ce qui fonde réellement sa valeur. Visites d’ateliers, masterclasses, rencontres avec les artisans déplacent la relation du statut vers le sens, de la démonstration de puissance vers la preuve d’authenticité.

Le luxe ne souffre pas d’un excès d’exclusivité, mais d’une exclusivité mal répartie dans les parcours. En concentrant la valeur au sommet et en la rendant invisible ailleurs, les Maisons ont affaibli leur socle culturel, rigidifié la relation avec leurs clients les plus engagés et rompu la dynamique de projection qui fait la force du luxe.
Réintroduire de la porosité ne revient pas à ouvrir l’accès, mais à restaurer une lisibilité. Voir sans posséder. Comprendre sans accéder. Circuler sans être assigné à un statut.
L’exclusivité ne se renforce pas par l’isolement, mais par la capacité d’une Maison à tenir un cadre commun, stratifié, cohérent, où plusieurs usages peuvent coexister sans fragmentation de l’expérience. Dans un contexte de défiance, le luxe ne se défend plus par la surenchère.Il se maintient par la justesse avec laquelle il rend sa valeur perceptible.
Tribune écrite pour Luxus+
Héroïne c’est l’art de concevoir des expériences qui marquent les esprits. Scénographie, design d’espace et narration sensible au service de votre univers et celleux qui l’habitent.




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